
On a vu toutes sortes d’interprétations sur ce film qui a divisé la critique et le public, même si il y a eu plus d’adhésion à l’étranger qu’en France. Chez nous, le film a mal été compris, car il est très imprégné de spiritualité. On sent en particulier l’influence du psychanalyste Suisse Carl Gustav Jung.
Chez Jung, la spiritualité est liée au féminin, alors que la sexualité et la nature sont liés au masculin. On retrouve cette dualité dans le film. La mère, jouée par Jessica Chastain, incarne la grâce, alors que le père incarne la nature. Ces distinctions sont à comprendre d’un point de vue archétypal. C’est d’ailleurs ainsi qu’on peut lire le site internet qui a été mis en ligne avant la sortie du film.
Ce conflit entre nature et grâce correspond à une vision chrétienne du cosmos. Cela n’a rien d’étonnant quand on sait que Malick a reçu une éducation catholique. On sait aussi que depuis son dernier mariage, il fréquente l’Eglise Episcopalienne d’Austin, au Texas. Cette dualité était déjà présente dans “La ligne rouge”, qui commençait par cette phrase:
Quelle est cette guerre au cœur de la nature? … Pourquoi la nature rivalise-t-elle avec elle-même?
Alors que ces mots sont prononcés, on a un plan en contreplongée qui capte des rayons de lumière qui traversent des branchages tropicaux. Comme la lumière, la grâce vient d’en haut. Elle passe là où rien ne la bloque. Elle ne force jamais le passage.
Le film, par la suite, met constamment en scène ces forces qui s’opposent, même au cœur des scènes de guerre. On se souvient en particulier des scènes au cours desquels un militaire repense à des moments de complicité avec sa femme. Tous ces moments de liberté donnent le contraste qui permet de saisir la vraie nature de la guerre. Si le film met en scène des soldats américains qui se battent contre des soldats japonais, on peut dire que ce qui intéresse Malick, c’est ce conflit d’échelle cosmique. On voit là l’influence de sa formation de philosophe, le souci de dégager des aspects universels à partir d’un cas isolé.
Chez John Woo (“The Killer”), on peut se demander si cela relève d’un pur exercice de style, alors que chez Terrence Malick, ces procédés de contraste révèlent une vision philosophique. Et sa finesse est bien sûr de ne pas nous assommer avec des discours (oui, écrire un billet sur Malick est un peu ambigu !).
La nature est violente, il y a une lutte permanente, même dans l’univers. Mais il y a aussi la grâce, que la philosophe française Simone Weil a bien décrite dans son ouvrage “La pesanteur et la grâce”. Alors que toute la création semble ordonnée autour du principe de la pesanteur, la grâce relève du surnaturel. La grâce, c’est le miracle qui remet en cause les lois la pesanteur.
En reprenant ces deux oppositions, Malick trouve une formulation contemporaine pour décrire le conflit qui a lieu au sein de la Création.

Mais il va encore plus loin en essayant une structure narrative qu’on pourrait appeler Jungienne. Cette structure a déstabilisé nombre de spectateurs.
Le cinéma est né en même temps que la psychanalyse, et l’influence de Freud a été majeure dans ce premier siècle. A partir de Star Wars, le cinéma Hollywoodien a été obsédé par un livre de Joseph Campbell, “Le héros aux mille et un visages”. Campbell s’inscrit dans la lignée de Jung. Ce dernier, à la différence de son mentor, a toujours considéré la religion comme fondamentale dans l’approche psychanalytique. Il a aussi travaillé sur les mythes, orientaux et occidentaux, ce qui n’est pas sans rapport avec sa découverte de l’inconscient collectif.
Georges Lucas, lecteur de Campbell, était conscient du potentiel universel du mythe au cinéma. Sa saga interstellaire a eu un impact profond sur notre culture. Joseph Campbell a applaudi, déclarant que Lucas avait réussi à créer un nouveau mythe. Dans l’ensemble, on peut dire que Jung a eu une bien meilleure postérité aux Etats-Unis qu’en France, où il est encore honnit pour certains.
Pour Jung, chaque être humain porte en lui la mémoire de toute l’histoire de l’humanité, mais aussi du cosmos. Nous retrouvons dans nos rêves des rites et des symboles ancestraux, dont nous n’avons jamais eu connaissance. C’est l’inconscient collectif, qui est plus profond que l’inconscient individuel.
Les récits mythiques nous montrent toujours la naissance difficile du héros, sa croissance, et son départ pour une quête, que ce soit le Graal ou l’Anneau. Cette structure a plus ou moins été fixée à l’époque moderne par Charles Dickens, l’un des auteurs les plus importants du monde anglo-saxon. A la base, les deux grandes formes de récits mythiques sont les récits de création et de destruction.

Terrence Malick a cherché à inscrire son film dans cette tradition en la renouvelant. Il ne se contente pas de filmer la croissance d’un être, de sa naissance à son âge adulte, car la croissance d’un être commence avec le cosmos. Nous savons désormais que nous sommes faits de poussières d’étoiles.
Le film déroule une vision de l’inconscient collectif pour arriver à un parcours individuel.
Comme Lucas, il explore le récit mythique, en y injectant l’ampleur spatio-temporelle de la science-fiction. Il le fait en utilisant des images qui nous viennent de la science, des images qui ont remis en cause les croyances religieuses dans le monde moderne. On voit tout le renversement qu’il tente d’opérer par rapport au monde contemporain, qui se base sur la science pour expliquer le monde.
Le point de vue n’est pas anodin. La focalisation est ici largement influencée par la partie sonore. Comme toujours chez Malick, les points de vue se multiplient de façon poétique. Mais ici, pour la première fois, on semble atteindre parfois à un point de vue omniscient, qui a gêné bon nombre de commentateurs.
La phrase d’incipit dit :
Où étais-tu quand j’ai crée la terre ?
C’est le Dieu d’Israël qui s’adresse à Job. On peut clairement dire que pour Malick, le point de vue est parfois retourné, un peu comme chez les poètes modernes. Plus que d’un point de vue omniscient, il s’agit d’un renversement de perspective. Il tente de mettre à mal l’édifice de l’homme technologique, qui maîtrise le réel en pressant des boutons, qui a réussi à mettre sa volonté au centre du monde. Cette volonté, qui est aussi celle de domination, la “voie de la nature”.
Jung est peu apprécié de côté de l’Atlantique. Le film a gêné cette sensibilité française qui préfère Freud. Mais les lignes sont en train de bouger, avec toutes les critiques récentes de Freud, et des tentatives de réhabiliter Jung. On observe aussi dans le cinéma français un intérêt renouvelé pour les formes de l’imaginaire, où Jean Cocteau se posait jusqu’alors comme seul référence lointaine.
Mais il a surtout gêné car il célèbre la vie. C’est une ode à la vie, à l’amour, alors que l’ambiance actuelle est plutôt de faire dans la noirceur et le cynisme. On ne lui a pas pardonné de faire un film poétique, qui plus est empreint de foi chrétienne. Je pense que c’est un film futuriste au sens où il sera de plus en plus actuel, au fur et à mesure que la civilisation s’enfoncera dans la violence et le désastre écologique, il semblera avant-gardiste.
L’avenir nous dira si “The Tree of life” sera perçu par l’opinion comme délire prétentieux ou au contraire un film d’avant-garde qui aura fait avancer la “machine-cinéma”. Il suffit de relire les critiques à la sortie de “La passion de Jeanne d’Arc” de Carl Th. Dreyer, en 1928, pour se rendre compte que la perception des films évolue avec le temps.
Il n’est pas difficile d’imaginer que pour nos descendants, nous paraîtrons avoir vécu dans une époque barbare, sûre de sa technique, et dont l’emblème restera le programme d’extermination le plus inhumain jamais mis en œuvre, car scientifique, rationnel et implacable.
Il fallait bien une photo de tournage pour commencer ce blog. Il s’agit du tournage du film “Aditi Singh”, tourné à Bombay en 2007.
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